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L'autre visage de Malmö

10 Octobre 2012, 09:40am

Publié par citybrandproject.over-blog.com

Un début d’exploration urbaine dans de mauvaises conditions

Pour cette première exploration de Malmö, comme d’habitude nous envisageons de prendre le « pouls » de cette ville, en se familiarisant avec ses odeurs, ses couleurs, ses formes urbaines, ses rues, ses quartiers et ses habitants. Malheureusement le déroulement de cette journée a été entravé par la rudesse des conditions météo, et l’inadaptation de notre équipement ; Un froid agressif et particulièrement désagréable s’est fait particulièrement ressentir au cours de la journée. La température, relativement basse (inférieure à -5°) nous a contraint à raccourcir les temps d’observation. Le repérage fut parfois imprécis limitant les zones d’exploration de la ville.

Arrivée à la gare centrale de Malmö

Mon arrivée à la gare centrale de Malmö se fait par le train en provenance de la ville voisine de Lund. En sortant de la gare, pétrifié par le froid, on décide de parcourir en ligne droite le cœur de la ville. On traverse deux places importantes symboliquement, la première du nom de Stotorget, puis la seconde, Gustav Adolf Torig (place du Marché), où se situe le siège du gouvernement municipal. 

L’atmosphère, la végétation gelée, et le ciel gris assombrissent l’environnement urbain malgré le charme de certains édifices. Les rues sont désertes et les seules personnes ayant osé s’aventurer se précipitent trouver un lieu où s’abriter du froid. On traverse un canal gelé puis on longe la rue piétonne commerçante et colorée, Södra Forstadstgatan. Celle-ci mène jusqu’à la place Triangeln d’où s’élève l’austère, laid et imposant hôtel Sheraton, construit pendant les années 70, l’un des plus hauts immeubles de la ville. Comme on pouvait s’y attendre, le vélo est particulièrement présent dans la circulation laissant deviner l’étendue du réseau de voies cyclables. Mais là encore, en raison du froid, les cyclistes se font rares. 

On s'éloigne de l'hyper-centre et on se dirige vers la partie Sud et Sud-Est de la ville, Lindangen et Rosengrad qu’on envisage d'explorer.

Photo du canal prise d'une passerelle piétonne, précédant la rue Forstadsgastan.

Photo du canal prise d'une passerelle piétonne, précédant la rue Forstadsgastan.

Vers les districts de Fosie, Oxie, Husie et Rosengard, au Sud et Sud-Est, le tissu urbain est principalement résidentiel, avec une prédominance d’un habit social collectif. L’aménagement des espaces y suit dans l’ensemble un mode de planification orthogonal et rectiligne avec une séparation fonctionnelle des activités visible au sein des quartiers. Ces zones résidentielles collectives, qui structurent le paysage urbain, évoquent les grands programmes de logements typiques de l’ère soviétique. Cette profusion de barres et de tours d’immeubles d’habitat collectif peut surprendre mais surtout désenchanter. On y reconnait l’urbanisme des grands ensembles caractéristique de la périphérie des grandes agglomérations françaises, bien que certaines spécificités locales soient notables ; L'architecture y est certes monotone mais le bâti semble en meilleur état. La priorité est donnée aux circulations douces, la voiture occupant une place restreinte, étant même quasi absente des parties communes et internes à l’unité d’habitation. De très larges espaces publics donnant la priorité aux usages cyclables et piétons et connectant les grappes d’immeubles entre elles, ont été aménagés.

Exemple d'aménagement de l'espace au sein d'un grand ensemble situé dans le quartier d'Almvik, district Fosie.

Exemple d'aménagement de l'espace au sein d'un grand ensemble situé dans le quartier d'Almvik, district Fosie.

L’héritage visible du « Million Programme »

Le logement social collectif semble avoir été déployé massivement et sans réserve à l’échelle de toute la ville. Comme mentionné précédemment, On a souvent l’impression de se trouver dans une ville d’Europe de l’Est postsoviétique. Un modèle d’aménagement et d’architecture moderniste semble avoir été largement préconisé. 

Ce phénomène est à resituer dans le contexte historique d'Après-Guerre, qui a vu l’émergence un peu partout en Europe de ces grands programmes de logements collectifs, conçus pour faire face à un besoin croissant de logements et reposant sur un processus de standardisation dans la construction du bâti. En Suède, le parti social-démocrate, alors au pouvoir, entreprend de 1965 à 1974 un vaste programme de construction de logements également appelé « The million programme ». Ce dernier prévoit la construction dans l’ensemble du pays d’un million de logements sur une période de dix ans, dans la perspective de fournir un logement décent, à des prix raisonnables, au plus grand nombre. Cet urbanisme fonctionnaliste moderniste, en faveur d’un habitat de masse est bien visible à Malmö et s’aligne également avec l’héritage urbain de la ville, marqué par une forte tradition ouvrière et industrielle.

Barres d'immeubles de logement situées le long du boulevard Stadiongatan, dans le district d'Hyllie.

Barres d'immeubles de logement situées le long du boulevard Stadiongatan, dans le district d'Hyllie.

Comme nous l’avons signalé, malgré sa relative ancienneté, le parc de logements sociaux apparait en relativement bon état, comme si la qualité fonctionnelle de l’habitat avait primé sur sa qualité esthétique. Les immeubles, généralement de trois à quatre étages, et plus hauts dans certaines zones, sont articulés selon un plan orthogonal faisant la part belle aux espaces publics et aux circulations douces. On est tenté de s’interroger sur le niveau social de la population de ces grands ensembles. Une certaine stratification sociale est visible spatialement. Le degré de ségrégation paraît particulièrement élevé aux abords du district d'habitat social collectif fortement stigmatisé de Rosengard où se concentre une importante population immigrée et paupérisée. Ce phénomène est largement palpable lorsque l'on remonte le grand boulevard Amiralsgatan qui relie le centre de Malmö menant au cœur de Rosengard.

Grand ensemble situé dans le district de Rosengard.

Grand ensemble situé dans le district de Rosengard.

Analyse et prise de recule

Suite à ces premiers éléments d’observation, le paradoxe apparaît fort entre une ville qui affiche sans complexe sa volonté de devenir un exemple international de ville écologique et durable, et la réalité de son territoire marquée par d’importants phénomènes de ségrégation et de relégation socio-spatiales. La population de Malmö compte environ 30% d’immigrés, le plus haut taux de Scandinavie, conférant à la ville un caractère indéniablement multiethnique. Les minorités particulièrement visibles sont principalement originaires de pays et régions ayant connu de très violents conflits comme l'Ex-Yougoslavie, l'Irak, le Liban, la Somalie. Nombreux sont aussi les danois venus s’installer pour profiter d'un coût de la vie plus modéré en comparaison avec Copenhague7

C’est en particulier le district de Rosengard, légèrement excentré bien que relié à la ville, qui concentre les franges immigrées les plus fragiles. Rosengard, surnommé "le jardin des roses" est un quartier multiethnique, qui compte une population d'environ 23 000 habitants dont environ 86% d'origine immigrée. Le district a gagné une notoriété ces dernières années, non seulement comme étant le lieux d'origine du célèbre joueur de football international Zlatan Ibrahimovic, mais surtout à l’échelle du pays comme une zone cumulant violence, insécurité, chômage et exclusion. Rosengard, loin d’être assimilable à un ghetto à l’américaine, soulève toutefois de manière vive la problématique associée à l’intégration des minorités au sein de la société suédoise et à la capacité du modèle d'Etat-Providence Suédois à répondre à ces enjeux. Le volet social, en raison des perceptions très négatives qu’il pourrait véhiculer sur le territoire, fait l'objet de préoccupations redoublées des pouvoirs publics. Le caractère de plus en plus perceptible de cette problématique sociale à Malmö, remet inévitablement en question la prétendue notion de « durabilité sociale » affichée à l’échelle de toute la ville, par les autorités municipales.

7Classement des minorités (entre 3000 et 10 0000 hab. chacune) : Irak, Danemark, Yougoslavie, Pologne, Bosnie, Liban, Iran.

Quartier coloré d'habitat social collectif datant des années 1930 le long de l'avenue Lonngatan.

Quartier coloré d'habitat social collectif datant des années 1930 le long de l'avenue Lonngatan.

Le climat, paramètre fondamental du cadre de vie

A l’issue de notre première exploration, on est pris d’un sentiment contradictoire. L’impact généré par la rigueur des conditions météorologiques sur l’environnement urbain - végétation flétrie, rues désertes, sols gelés etc. - interroge sur la capacité de cette ville à pouvoir offrir de la qualité de vie et du « bien être » à ses concitoyens. Comment la ville s’adapte-t-elle à la rudesse de son climat ? Comment maintenir l’animation et la vitalité des quartiers lorsque le niveau des températures dissuade de « mettre le nez dehors ». Ce paramètre saisonnier du concept de ville durable m’apparaît particulièrement problématique. Quel devient le coût d’opportunité pour une municipalité d’aménager des espaces ouverts, sensés être générateurs d’externalités positives, si les habitants usagers eux-mêmes, ne peuvent pleinement en bénéficier, excepté pendant des périodes printanières et estivales

Bien entendu, comme vous le direz les habitants de Malmö, le changement de saison vient radicalement changer la physionomie de la ville. La nature occupant une place considérable en ville, se révèle au grand jour lorsque le climat redevient favorable. Lorsque le printemps est de retour, les nombreux parcs et espaces verts fleurissent à nouveau. Les grands espaces partagés des quartiers résidentiels retrouvent leurs promeneurs et la ville se « revitalise » comme d’elle même. Mais peut-on véritablement désirer une ville marquée par ce type de contrainte et d’alternance climatique ? Malmö est loin d’être la ville la plus froide de l’hémisphère, ses températures sont d’ailleurs raisonnables comparées à d’autres régions suédoises situées plus au Nord. Il n’en reste pas moins que cet enjeu climatique interroge sur la capacité d’une ville à s’adapter pour fournir à ses citoyens et ses visiteurs une expérience urbaine de qualité sur son territoire.

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